« Ils m'ont dit qu'ils me formeraient. »
C'est une des phrases que j'entends le plus souvent, et elle arrive presque toujours avec du soulagement dans la voix. La personne en face de moi vient de trouver une porte. Pas besoin de dossier de financement, pas besoin d'un an de formation avant de commencer, pas besoin de reprendre à zéro à quarante-cinq ans. L'entreprise formera.
Je n'ai jamais voulu casser ça, parce que c'est souvent vrai et que c'est parfois la meilleure porte disponible. Mais je n'avais aucun chiffre à mettre derrière le mot. Personne n'en publie. Chaque employeur emploie le même verbe pour désigner des choses qui n'ont rien à voir entre elles : une demi-journée de consignes de sécurité, un tutorat de six mois, ou un titre professionnel financé.
Une étude parue en juin donne l'ordre de grandeur. Treize heures par stagiaire.
- Ce que « 60 % de salariés formés » veut dire
- Treize heures, c'est une porte, pas un parcours
- La contradiction la plus nette : cent onze tuteurs
- La porte qui s'ouvre peut se refermer
- Quatre questions avant de dire oui
Une branche industrielle a publié en juin ce que presque aucune ne publie : le détail de sa formation interne. 60 % de ses salariés ont suivi une action de formation en deux ans — un très bon chiffre — pour 13 heures en moyenne par stagiaire, majoritairement de la sécurité obligatoire. Sur la même période, elle a formé 111 tuteurs, alors que 10 800 de ses salariés partiront en retraite d'ici 2031. « On vous formera » reste une vraie porte d'entrée. Ce n'est pas un plan de carrière, et les quatre questions du bas de page servent à faire la différence avant de s'engager.
Ce que « 60 % de salariés formés » veut dire
La source est la mise à jour de l'étude « Compétences 2030 », réalisée par le cabinet KYU pour l'OPCO 2i et la branche des carrières et matériaux — granulats, béton, tuiles et briques, 67 464 salariés. Elle est parue en juin 2026 et se lit intégralement en ligne sur le site de l'Observatoire compétences industries.
Ce qui m'intéresse ici n'est pas la branche. C'est qu'elle publie les chiffres que les autres gardent pour elles.
| Ce que dit l'étude | 2024-2025 |
|---|---|
| Salariés ayant suivi au moins une action de formation | 60 % |
| Nombre de stagiaires | 37 456 |
| Durée moyenne par stagiaire, hors alternance | 13 heures |
| Entreprises priorisant la santé-sécurité-hygiène | 57 % |
| Formations relevant du plan de développement des compétences ou du versement volontaire | 86 % |
| Formations de tuteurs suivies sur les deux années | 111 |
Prenez les deux premières lignes seules et vous obtenez un communiqué : six salariés sur dix formés en deux ans, c'est au-dessus de ce que font beaucoup de secteurs. Ajoutez la troisième et le sens change. Treize heures, c'est moins de deux jours.
Deux précautions, parce que ce chiffre mérite d'être lu correctement.
Il ne compte que ce qui passe par l'OPCO. L'étude explique elle-même que les entreprises de la branche recourent massivement à la formation interne — un industriel du béton y décrit trente formateurs maison. Rien de tout cela n'apparaît dans les treize heures. La formation réelle est donc plus longue que ce que dit le chiffre ; simplement, personne ne la mesure.
Et cette branche n'est pas mauvaise élève. Elle est l'une des rares à publier le détail. Le jour où une autre le fera, je serais surpris qu'on trouve mieux. C'est précisément pour ça qu'il faut prendre ce chiffre pour ce qu'il est : un ordre de grandeur du mot « formé » quand il est employé par un employeur, pas le procès d'un secteur.
Reste que 57 % des entreprises citent la santé, la sécurité et l'hygiène comme leur priorité de formation — 80 % dans le béton prêt à l'emploi. Ce sont des formations utiles, souvent obligatoires, et qui ne font monter personne en compétence. Elles font entrer sur un site en sécurité. Ce n'est pas la même chose.
Treize heures, c'est une porte, pas un parcours
Une deuxième étude, parue en juillet, permet de mesurer l'écart entre les deux.
Le cabinet Koreis a comparé, pour le Synofdes, des personnes sorties de formation en 2024 à un groupe témoin qui ne s'était pas formé — j'ai détaillé sa méthode et son commanditaire dans l'article sur les formés et les non-formés. En modélisant les données de la DARES, il reconstitue le taux d'emploi des demandeurs d'emploi formés et non formés.
| Après le début de la formation | Formés | Non-formés | Écart |
|---|---|---|---|
| 6 mois | 30 % | 29 % | +1 point |
| 12 mois | 48 % | 43 % | +5 points |
| 18 mois | 60 % | 51 % | +9 points |
| 24 mois | 67 % | 58 % | +9 points |
Regardez la première ligne. À six mois, l'écart est d'un point. Formés et non-formés sont au même endroit. L'écart se creuse ensuite, se stabilise autour de neuf points, et ne bouge plus.
Ces formations-là durent en moyenne quatre mois. Pas treize heures. Ce qui déplace une trajectoire, dans ces données, c'est un parcours qualifiant — et même lui ne produit rien de visible pendant six mois.
D'où la distinction que je pose systématiquement, et qui vaut bien au-delà de cette branche :
- La formation d'adaptation vous rend opérationnel sur un poste précis, chez un employeur précis. Elle est courte, souvent excellente, et elle ne vous suit pas quand vous partez.
- La formation qualifiante laisse une trace enregistrée — un titre au répertoire national, une certification au répertoire spécifique — qui vaut chez le suivant. C'est elle qui pèse dans les chiffres ci-dessus, et la différence entre les deux répertoires n'est pas une subtilité administrative : je l'ai expliquée dans l'article sur les formations non certifiées.
Les deux sont légitimes. Le problème commence quand on prend la première pour la seconde, et qu'on renonce à demander un financement de formation qualifiante parce que « l'entreprise formera ».
La contradiction la plus nette : cent onze tuteurs
C'est le chiffre qui m'a arrêté.
Cette branche a un problème identifié, écrit noir sur blanc dans son propre rapport : 10 800 départs en retraite d'ici 2031, 19 % de ses salariés ont plus de 55 ans, et son enjeu numéro un est le transfert des savoir-faire techniques avant que ceux qui les détiennent ne s'en aillent. Un industriel y résume la situation : les seniors partent, et on a beaucoup de mal à recruter.
La réponse organisationnelle à ce problème porte un nom : le tutorat. Former les anciens à transmettre, pour que la transmission ne dépende pas de la bonne volonté de chacun.
Cent onze formations de tuteurs ont été suivies en 2024 et 2025. Pour 37 456 stagiaires sur la même période. L'étude le note elle-même : ces formations sont « très peu mobilisées ».
Ajoutez que 42 % seulement des entreprises interrogées connaissent l'offre de services de leur propre OPCO — 36 % chez celles de moins de dix salariés — et le tableau se complète. Ce n'est pas de la mauvaise volonté. C'est une petite entreprise qui n'a personne pour s'occuper de ça, qui forme comme elle peut, et qui ne sait pas qu'un financement existe.
Concrètement, pour vous, ça signifie une chose : la qualité de ce qu'on va vous transmettre dépend presque entièrement de la personne à qui on vous confie, et cette personne n'a probablement pas été préparée à ce rôle. Elle peut être remarquable. Ce sera de la chance, pas de l'organisation. Il existe un cadre qui structure ce genre d'apprentissage sur le poste — l'action de formation en situation de travail, dont j'ai décrit le fonctionnement dans l'article sur l'AFEST. Demander s'il est utilisé est un bon révélateur.
La porte qui s'ouvre peut se refermer
Cette branche embauche aujourd'hui sans exiger le diplôme sur ses métiers de production, et finance elle-même les habilitations. C'est documenté, c'est réel, et j'y consacre un article entier parce que c'est une porte rare.
Le même rapport prévient qu'elle ne restera pas ouverte indéfiniment. Il écrit que la complexification des métiers « pourrait entraîner une augmentation du niveau de qualification et donc un positionnement des recrutements sur des profils ayant un diplôme de niveau 4 pour des postes auparavant de niveau 3 ».
Traduit : les postes qui s'attrapent aujourd'hui sans diplôme demanderont demain un niveau baccalauréat. Non par snobisme, mais parce que la machine change et qu'on demande de la superviser plutôt que de l'actionner.
Deux détails de la cartographie de l'offre disent où ça coince.
Sur les 12 370 formations recensées qui mènent aux métiers de cette branche, 2 % conduisent au métier d'opérateur de production, contre 29 % au métier d'informaticien. Le marché de la formation produit là où il est facile de vendre, pas là où sont les postes. Ce déséquilibre n'est pas propre aux carrières : c'est la mécanique ordinaire d'un marché, et elle explique pourquoi les métiers les plus accessibles sont souvent les moins outillés en formation.
Et sur l'ensemble des référentiels examinés, l'intelligence artificielle n'est mentionnée à aucun moment de manière explicite. Pas sur les automaticiens, pas sur les techniciens de maintenance — là où l'analyse prédictive est pourtant l'évolution annoncée du métier. On prépare 2031 avec des référentiels qui ne nomment pas ce qui est en train de transformer les postes. C'est le même angle mort que je décris ailleurs à propos de l'IA et de la reconversion : la technologie arrive dans les entreprises bien avant d'arriver dans les programmes.
Quatre questions avant de dire oui
Rien de tout cela ne doit vous faire refuser un poste où l'on promet de vous former. Ça reste, pour beaucoup d'adultes sans diplôme dans le secteur visé, la voie la plus courte et la plus sûre. Ça doit simplement vous faire poser quatre questions, en entretien, avant de signer.
1. Combien d'heures, et sur quoi ? La question paraît brutale ; elle est en réalité professionnelle, et un bon employeur y répond volontiers. Faites la part entre ce qui est obligatoire — sécurité, habilitations, gestes réglementaires — et ce qui vous fait progresser. Les deux comptent, mais seule la seconde vous emmène quelque part.
2. Qu'est-ce qui me reste si je pars ? Une habilitation transportable, un certificat enregistré, une attestation qui parle à un autre employeur — ou rien qu'une compétence maison. Ce n'est pas une raison de refuser. C'est une raison de savoir.
3. Qui va me former, et a-t-il été formé à ça ? Vous saurez en une réponse si la transmission est organisée ou improvisée. Une entreprise qui a des tuteurs formés, des fiches de suivi, un parcours d'intégration écrit, vous le dira avec fierté.
4. Qu'est-ce qui est écrit ? Une promesse de formation qui figure dans un document — plan de développement des compétences, parcours d'intégration, échange par écrit — a une tout autre valeur qu'une phrase en fin d'entretien. Personne ne ment volontairement ; les intentions se perdent, simplement, quand la production reprend le dessus.
Et si la réponse aux quatre est décevante, ce n'est pas forcément non. C'est que le poste vaut pour ce qu'il vous fait gagner tout de suite, pas pour ce qu'il vous promet plus tard — et qu'il faudra prévoir vous-même la suite. Le panorama des dispositifs de formation pour adultes dit ce qui est mobilisable en restant salarié, et la page financement qui paie quoi selon votre statut. La période de reconversion, ouverte depuis février 2026, sert exactement à ça : monter en qualification sans quitter son emploi.
FAQ — « On vous formera », en pratique
Treize heures, c'est vraiment tout ce qu'une entreprise forme ? Non. C'est la moyenne des formations financées par l'OPCO d'une branche industrielle sur 2024-2025, hors alternance. La formation interne non financée, très présente dans ce secteur, n'y figure pas. Le chiffre donne un ordre de grandeur du volume formalisé, pas la totalité de ce qui se transmet.
Une formation courte ne sert donc à rien ? Si. Une habilitation courte ouvre un poste, immédiatement, et c'est parfois exactement ce qu'il faut. Elle ne remplace pas un parcours qualifiant quand l'objectif est de changer de métier ou de niveau. Les deux répondent à des questions différentes.
Comment savoir si une formation laisse une trace ? En vérifiant qu'elle mène à une certification enregistrée au répertoire national des certifications professionnelles ou au répertoire spécifique, sur le site de France compétences. Une formation non enregistrée peut être excellente ; elle ne se prouve simplement pas ailleurs que chez celui qui l'a donnée.
Faut-il refuser un poste où la formation n'est pas organisée ? Pas nécessairement. Il faut savoir que vous devrez organiser la suite vous-même, et négocier ce qui peut l'être dès l'entrée : un tuteur identifié, un point à trois mois, une formation certifiante à échéance. Ce sont des demandes ordinaires, et elles se posent mieux avant l'embauche qu'après.
Un employeur qui dit « on vous formera » ne vous ment pas. Il dit ce qu'il fera avec ce qu'il a, et souvent il a peu. La question n'est donc pas de savoir s'il est sincère, mais si ce qu'il propose vous emmène là où vous voulez aller — et ça, personne ne peut le vérifier à votre place tant que vous n'avez pas décidé où c'est.
C'est ce que fait le bilan : sept questions, trois minutes, une restitution écrite à l'avance. Le panorama des métiers accessibles en reconversion donne les pistes, et le fil daté suit ce qui bouge, décret par décret.