AFPA : ce que disent les murs

Par Publié le 11 min de lecture

Bannière éditoriale portant le titre « AFPA : ce que disent les murs — 867 postes, 30 centres sur 142, 26 % du chiffre d'affaires absorbé par l'immobilier » et la phrase « Quand les murs coûtent plus que le modèle ne peut porter » : un homme en veste sombre, seul à une table de travail, lit un dossier intitulé « Centres AFPA 2026 — scénarios de restructuration » dans le hall vitré d'un centre de formation

Il y a une phrase, dans le document présenté au conseil d'administration de l'AFPA le 15 septembre, qui vaut tout le reste : l'agence a une « dépendance forte à la commande publique, en décalage avec la réalité du marché », et son « outil de production » est « surdimensionné ».

Ce n'est pas un syndicat qui le dit. C'est la direction, dans son propre document.

En clair —

Le 15 septembre 2026, l'AFPA a présenté un plan prévoyant jusqu'à 867 suppressions de postes, 400 créations et la fermeture possible de 30 centres sur 142. Les titres ont retenu les licenciements. Le chiffre qui explique le plan est ailleurs : 26 % du chiffre d'affaires part dans l'immobilier, et l'agence cède 68 sites pour en rouvrir 13 en location. Ce n'est pas le présentiel qui recule. C'est la propriété des murs. Et l'aide de l'État — 180 millions d'euros — est remboursable sur le produit des ventes.

Le chiffre que personne n'a mis en titre

Reprenons le document, tel que l'AFP l'a obtenu et que quatre rédactions l'ont repris.

26 % du chiffre d'affaires de l'agence est absorbé par les coûts immobiliers, « du fait notamment du mauvais état des centres ». Un euro sur quatre ne va ni au formateur, ni au stagiaire, ni au plateau technique : il va au bâtiment. L'AFPA possède environ 2 500 bâtiments.

Et 72 centres sur 142 sont en difficulté financière — plus de la moitié du parc.

Ce que le plan propose est cohérent avec ce diagnostic, et c'est là que ça devient intéressant : 68 sites cédés entièrement ou partiellement, 13 nouveaux sites ouverts en location, et quatre « grands projets de regroupement » à Rennes, Bordeaux, Toulouse et Marseille.

Lisez cette phrase deux fois. L'agence ne quitte pas le présentiel : elle rouvre des sites. Elle quitte la propriété. C'est un changement de modèle immobilier déguisé en plan social — ou l'inverse, selon l'endroit d'où on regarde.

Illustration : deux responsables penchés sur des plans de site et des relevés de coûts fixes dans l'atelier d'un centre de formation ; l'écran d'un ordinateur affiche « Parc immobilier AFPA : 26 % du chiffre d'affaires, 30 centres sur 142, 68 sites cédés, 13 sites en location », et un carnet ouvert liste quatre scénarios manuscrits — rénovation, mutualisation, cession, scénario cible
Céder, mutualiser ou rénover : l'arbitrage porte sur les murs, pas sur les formations. C'est pourtant lui qui décidera de la distance entre chez vous et votre centre.

Dernier élément de la mécanique, et le plus parlant : l'État s'engagerait à hauteur de 180 millions d'euros, avec « un remboursement sur le temps long gagé sur les produits de cession ». Autrement dit, l'aide publique n'est pas une subvention : c'est une avance garantie par les murs qu'on va vendre. Le patrimoine finance sa propre liquidation.

867 n'est pas 867

Un point de vocabulaire, parce qu'il change la lecture et qu'aucun titre ne le porte.

Les dépêches écrivent « jusqu'à 867 suppressions de postes ». Le détail, publié par Le Monde à partir des documents remis aux représentants du personnel, est le suivant :

Composante du plan Nombre
Suppressions d'emplois 788
Modifications de postes 79
Recrutements prévus 400
Total affiché « jusqu'à » 867
Source : Bertrand Bissuel et Jules Thomas, Le Monde, 15 septembre 2026, d'après les documents transmis aux représentants du personnel. Les 79 modifications de postes ne deviennent des licenciements que si les salariés concernés les refusent. Consulté le 17 septembre 2026.

Les 79 « modifications de postes » ne sont pas des suppressions : elles le deviennent si les personnes refusent. Le 867 est donc un plafond, pas un décompte. C'est une nuance de journaliste, pas de communicant — et elle a disparu de tous les titres sauf un.

Même prudence sur les effectifs : les dépêches AFP parlent d'« environ 5 700 salariés », Le Monde de 5 410. Je ne tranche pas, je signale l'écart. Ce que Le Monde ajoute, en revanche, est la trajectoire complète : de 5 410 salariés aujourd'hui à 4 727 en 2029.

Quinze ans de trajectoire en trois nombres

C'est là que l'histoire cesse d'être une actualité pour devenir une courbe.

Effectifs de l'AFPA
201212 000
2026 (avant plan)5 410
2029 (cible du plan)4 727

Sources : chiffre 2012 — France 3 Hauts-de-France, 15 septembre 2026 ; effectif actuel et cible 2029 — Le Monde, 15 septembre 2026, qui situe par ailleurs l'effectif à « plus de 11 000 au début des années 2010 ». Les deux sources divergent légèrement sur le point de départ : 12 000 en 2012 pour l'une, plus de 11 000 au début de la décennie pour l'autre. Consulté le 17 septembre 2026.

Entre les deux, un premier plan social en 2018 — près de 1 900 postes. Celui-ci en annonce jusqu'à 867. En quinze ans, l'agence aura perdu plus de la moitié de ses effectifs, en deux vagues, sans que la seconde ait été évitée par la première.

Et pendant ce temps, le cœur de métier se contracte : −25 % de chiffre d'affaires et −39 % de stagiaires entre 2021 et 2025.

Ces deux pourcentages, mis côte à côte, disent quelque chose que ni l'un ni l'autre ne dit seul. Le nombre de stagiaires tombe plus vite que le chiffre d'affaires. Le revenu par stagiaire a donc augmenté. Ce n'est pas une guerre des prix perdue, ce n'est pas un concurrent qui casse les tarifs. C'est un effondrement de volume sur une structure de coûts qui, elle, n'a pas bougé — 2 500 bâtiments, 142 centres. Quand le volume baisse de 39 % et que les murs restent, le point mort devient inatteignable. C'est arithmétique.

L'agence a tout de même accueilli 100 000 personnes en 2025. Ce n'est pas une coquille vide qu'on ferme.

Pourquoi le présentiel en propriété a cédé

Trois raisons se cumulent, et aucune n'est propre à l'AFPA. C'est pour ça que l'épisode mérite mieux qu'une lecture « établissement public mal géré ».

La commande publique a changé de main. Depuis la réforme de 2018, la formation des demandeurs d'emploi passe largement par des appels d'offres régionaux. On ne reconduit plus un opérateur : on met en concurrence des lots. L'AFPA a perdu des marchés, notamment face aux chambres de commerce, comme le rapporte France 3 Hauts-de-France. Un organisme bâti pour répondre à une commande d'État se retrouve à devoir gagner, région par région, des marchés qu'il n'a plus l'organisation commerciale pour emporter — ce que le plan reconnaît en créant 400 postes « notamment en développement commercial ».

La charge fixe ne se négocie pas. Un organisme qui loue ses salles ajuste sa capacité en un trimestre. Un organisme qui possède 2 500 bâtiments en mauvais état porte sa capacité maximale toute l'année, qu'il forme cent mille personnes ou soixante mille. C'est la différence structurelle entre les deux modèles, et elle n'a rien à voir avec la qualité pédagogique. Elle explique pourquoi, à volume équivalent, l'un tient et l'autre pas.

Le financement individuel s'est resserré. Le compte personnel de formation, qui a longtemps alimenté le marché, porte depuis le 2 avril 2026 une participation obligatoire de 150 € à la charge du titulaire, rappelée sur la fiche officielle du CPF. Une somme modeste en apparence, mais qui transforme une inscription gratuite en décision d'achat — et qui déplace la demande vers ce qui se décide vite et se suit de chez soi.

Ajoutez que l'accès aux fonds publics et mutualisés suppose depuis le 1er janvier 2022 une certification Qualiopi, et vous avez un marché plus normé, plus concurrentiel, et plus sensible au coût d'exploitation. J'ai écrit ailleurs ce que Qualiopi garantit réellement — et ce qu'il ne garantit pas.

Une précision d'honnêteté : je dirige un organisme de formation privé, IFPA Poitiers. L'AFPA est, sur certains segments, un concurrent. Je n'ai donc aucune neutralité à revendiquer sur ce sujet — raison de plus pour m'en tenir aux chiffres du document et aux sources nommées, et pour ne pas confondre la difficulté d'un opérateur avec la faillite d'un modèle pédagogique.

Quatre titres, une seule dépêche

Une observation de méthode, parce qu'elle vaut au-delà de ce cas.

Le Figaro publie « Le Figaro avec AFP ». Libération publie « Libération • AFP ». Orange reprend la même dépêche. Les trois portent le même titre, aux mots près, et les mêmes chiffres dans le même ordre. Il n'y a pas trois sources : il y en a une, l'AFP, qui a obtenu le document du conseil d'administration.

Deux rédactions ont produit un travail distinct : Le Monde, qui a eu les documents remis aux représentants du personnel et donne le détail 788 / 79 / 400 ainsi que la cible 2029 ; et France 3 Hauts-de-France, qui est allée chercher les sites concernés localement et deux voix nommées — Pierre Prady, directeur adjoint, et Jean-Marc Becourt, délégué syndical CFDT, dont la formule « on paie les pots cassés d'une gestion lamentable » dit l'état du dialogue.

Compter les articles n'est pas compter les sources. C'est vrai ici, ça l'est ailleurs, et c'est utile à savoir quand un chiffre semble « partout ».

Ce que ça change si vous devez vous former

Rien, et beaucoup.

Rien, sur l'offre disponible à court terme. Trente centres sont menacés, pas fermés : le plan est un projet, soumis à procédure d'information-consultation, et les syndicats CGT, FO et Sud l'ont rejeté. Cent douze centres ne sont pas concernés. Si vous avez une entrée en formation prévue, elle n'est pas remise en cause par l'annonce du 15 septembre.

Beaucoup, sur la question à poser avant de vous engager. Ce que cet épisode rend visible, c'est la fragilité d'un organisme face à son propre modèle économique, pas face à la pédagogie. Alors quand vous choisissez un centre, la question utile n'est pas « est-il gros ? » ni « est-il public ? ». Elle est : de quoi vit-il, et depuis combien de temps ? Un organisme dont le financement dépend d'un seul marché public reconduit chaque année est exposé, qu'il soit public ou privé. C'est le sens du diagnostic que l'AFPA porte sur elle-même.

Et surtout : ne confondez pas l'opérateur et le service. La formation professionnelle ne s'effondre pas parce qu'un opérateur historique se restructure. En Nouvelle-Aquitaine, 64 % des demandeurs d'emploi formés accèdent à un emploi dans les six mois qui suivent (France Travail & Acoss — Data Emploi, T2 2025). Ce taux n'a pas bougé parce que l'AFPA vend des bâtiments. Se former reste ce qui déplace le plus sûrement une trajectoire — j'en ai détaillé la mécanique dans ce que « formé » veut vraiment dire et dans la lecture des chiffres 2026 de la formation.

Un mot pour la Nouvelle-Aquitaine, puisque Bordeaux figure parmi les quatre grands regroupements annoncés : un regroupement n'est pas une fermeture, mais il redistribue les implantations, et donc les distances. Pour qui n'a pas de véhicule fiable, une heure de trajet en plus suffit à rendre une formation inaccessible. C'est le genre de conséquence qui ne figure jamais dans un plan et qui décide pourtant de tout. Le panorama des organismes de la région est sur la page organisme de formation en Nouvelle-Aquitaine, et les dispositifs qui financent un parcours sur la page financement de la reconversion.

Si vous devez arbitrer un projet de formation dans les mois qui viennent et que l'actualité vous fait douter, le bilan gratuit en 3 minutes sert à poser la question avant de chercher l'organisme. C'est l'ordre qui fait gagner du temps, pas l'inverse.

Sources : Le Figaro avec AFP, « Formation professionnelle : jusqu'à 867 suppressions de postes à l'Afpa, 30 sites menacés de fermeture », 15 septembre 2026 · Bertrand Bissuel et Jules Thomas, « Formation professionnelle : l'AFPA va licencier plus de 800 personnes », Le Monde, 15 septembre 2026 · France 3 Hauts-de-France, « Nouveau plan social à l'AFPA, des sites des Hauts-de-France touchés », 15 septembre 2026 · Libération avec AFP et Orange Actualités avec AFP, 15 septembre 2026. Participation CPF : service-public.gouv.fr, fiche F10705. Obligation Qualiopi : France compétences. Taux d'accès à l'emploi après formation : Data Emploi, France Travail & Acoss, T2 2025. Pages consultées le 17 septembre 2026. Le plan décrit ici est un projet présenté en conseil d'administration : il est soumis à procédure et peut évoluer.

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